XIV

Après le dîner, MacWhirter quitta l’hôtel et descendit en se promenant jusqu’au bac, La nuit était claire, mais froide, ayant un petit avant-goût d’hiver. L’été était bien fini.

Le bac le déposa sur la rive de Saltcreek. Pour la seconde fois, il retournait vers cette falaise de Stark Head, qui exerçait sur lui une curieuse attirance. Il monta lentement la colline et passa devant le Balmoral, puis devant une grande villa, dont il lut le nom sur une plaque : la Pointe-aux-Mouettes. C’était là, il s’en souvint aussitôt, qu’une vieille dame venait d’être assassinée. Un crime dont, à l’hôtel, on avait beaucoup parlé. Sa femme de chambre avait insisté pour lui en conter tous les détails et les journaux locaux accordaient à l’affaire une importance qu’il déplorait, les faits divers l’intéressant moins que les grands événements internationaux.

La route descendait, côtoyait une petite plage et quelques maisonnettes de pêcheurs, très anciennes et maladroitement modernisées, puis remontait pour disparaître brusquement et n’être plus qu’un sentier menant à la falaise.

L’endroit était lugubre. Il s’arrêta, debout au bord de la falaise, et regarda la mer. Comme il avait fait en cette nuit où il avait voulu se tuer. Il essayait de retrouver quelques-uns des sentiments qui l’agitaient alors : le désespoir, la colère, la lassitude de tout, le désir d’en finir une bonne fois ! C’était en vain. Tout cela était parti. Seule subsistait une sorte d’amère rancœur. Pourquoi avait-il fallu qu’il fût retenu par cet arbre, sauvé par des garde-côtes, conduit à l’hôpital et traité comme un collégien à qui l’on fait des remontrances et de la morale ? Pourquoi ne l’avait-on pas laissé s’en aller, puisque telle était sa volonté ? Il eût préféré mille fois être « de l’autre côté ». Cela, il le pensait aujourd’hui encore. Seulement, maintenant, le courage lui manquait…

À ce moment-là, il avait songé à Mona. Que cela lui avait donc fait mal ! Aujourd’hui, son souvenir n’éveillait plus en lui la moindre émotion. Elle n’avait jamais eu beaucoup de cervelle. Toujours dupe de ceux qui savaient la flatter. Jolie, bien sûr. Très jolie, mais sans tête. Pas du tout la femme qu’il croyait trouver en elle…

Seulement, elle avait la beauté.

La Beauté…

Il imaginait, flottant dans l’air nocturne, une admirable figure féminine, derrière laquelle frémissaient des voiles… Une sorte de figure de proue… Mais moins solide, moins rude… Immatérielle, irréelle…

Et soudain, l’incroyable, l’impossible se réalisa. Cette silhouette qu’il voyait avec des yeux du rêve, il la vit surgir de la nuit. D’un seul coup. Une minute plus tôt, elle n’existait qu’en lui. Et, maintenant, elle était là, à quelques pas… C’était une forme toute blanche qui courait vers le bord de la falaise. Le visage, magnifique et désespéré tout ensemble, semblait celui d’un être que les Furies pourchassent et précipitent à sa perte. Cette course… Ce désespoir… Il connaissait ça, il savait ce que ça voulait dire.

Brusquement, il jaillit de l’ombre. Il saisit la femme à bras-le-corps au moment où elle allait se jeter dans le vide.

— Vous ne ferez pas ça !

Il avait lancé ces mots d’une voix sauvage, qu’il ne se connaissait pas.

Elle était contre lui.

C’était comme s’il tenait entre ses mains puissantes, un petit oiseau. Elle luttait. Silencieusement. Avec une muette énergie. Et puis, tout à coup, comme un oiseau toujours, elle ne bougea plus. Elle était comme morte.

D’une voix douce et ferme, il parla.

— Il ne faut pas ! dit-il. Rien ne vaut qu’on se tue. Rien ! Seriez-vous terriblement malheureuse que…

Elle fit avec sa gorge un petit bruit. Un fantôme de rire.

— Vous êtes malheureuse ? reprit-il. Pourquoi ?

Elle répondit dans un souffle :

— J’ai peur !

— Peur ?

Surpris, il recula d’un pas pour mieux la regarder.

Immédiatement, il vit qu’elle disait la vérité. C’est la peur qui l’avait lancée dans cette course folle, la peur qui donnait à son visage intelligent cet air égaré et stupide, la peur qui lui dilatait les pupilles.

— De quoi avez-vous peur ? demanda-t-il.

— J’ai peur d’être pendue…

Il la regardait, stupéfait.

— C’est vraiment pour ça ?

— Oui. Je préfère une mort rapide à…

Elle ferma les yeux et frissonna.

MacWhirter réfléchissait, faisait des rapprochements, pensait à cette vieille dame qu’on avait assassinée, lady Tressilian.

— Ne seriez-vous pas Mrs. Strange ? fit-il ensuite. La première Mrs. Strange ?

Elle répondit oui, d’un signe de tête.

MacWhirter essayait de se rappeler ce qu’on lui avait dit, les rumeurs, les racontars et les faits.

Il reprit :

— La police a été sur le point d’arrêter votre mari, n’est-ce pas ? Elle avait rassemblé contre lui tout un faisceau de preuves… Et puis elle s’est aperçue que toutes ces preuves avaient été truquées par quelqu’un.

Il la regarda avec l’impression d’avoir devant lui une enfant. Il la sentait si faible, si épuisée…

Une immense pitié montait en lui.

— Je vois si bien ce qui s’est passé ! poursuivit-il. Il vous a quittée pour une autre… Vous l’aimiez… Alors… Je sais ce que c’est ! Ma femme est partie avec un autre homme…

Elle l’interrompit d’un cri.

— Non ! Ce n’est pas ça ! Pas ça du tout !

L’émotion la faisait bégayer.

Il lui prit la main et, d’une voix ferme, il dit :

— Vous allez rentrer chez vous. À partir de maintenant, vous n’avez plus de raisons d’avoir peur ! Vous avez compris ? On ne vous pendra pas, j’en fais mon affaire ! Rappelez-vous seulement que vous n’avez plus de raisons d’avoir peur !

 

L'heure zéro
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